lundi 17 juillet 2017

Ce qu'un journal intime écrit par une personne d'une autre époque révèle sur l'Autenticité

Pourquoi forcer l'universalité lorsqu'il est naturel qu'elle survienne?


Il y a cinq ans que j'ai commencé à lire les journaux intimes de Lucy Maud Montgomery, l'autrice d'Anne aux Pignons Verts. J'avance à tâtons. Je suis présentement au volume IV de V.  Je ne la lis que lorsque j'ai besoin de compagnie durant des moments spleen. La vie de Maud en est une tachée de grandes déceptions. Bien que ses romans laissent entendre qu'elle menait une vie idyllique sur l'Île du Prince Édouard, rien n'était moins vrai. La majorité de son oeuvre a été réalisé à des centaines de kilomètres de la mer, dans une maison poussiéreuse en Ontario, mariée à un homme qu'elle n'aimait pas.

C'est ce que révèlent ses journaux intimes, marqués «1889 à 1942», mais en fait réécrits sur plusieurs années alors que l'autrice anticipait leur publication posthume. Maud provient de l'Île, mais entre le choix de marier un agriculteur et rester sur l'île, ou marier un ministre et être dictée par ses obligations religieuses, elle a choisi le second, croyant qu'elle serait plus heureuse et financièrement stable avec un homme de lettres. Elle passa le reste de sa vie à envier le choix contraire.

Ses journaux sont le récit touchant de la vie quotidienne d'une femme ménagère. Maud se révèle une femme brillante et ambitieuse, mais souvent épuisée par son rôle de femme (femme d'un ministre rien de moins) et son désir de plaire à tout le monde. Inquiétée par un monde qui avance à un rythme de plus en plus rapide, et face à un Cavendish de plus en plus étranger à chaque visite, elle souffre d'un mal de pays pour un Temps révolu.

Il y a en Maud quelque chose d'universel. On peut tous s'identifier à elle. Ses rêves et regrets sont les nôtres, sont les miens. De temps à autre, cependant, elle livre un archaïsme qui bascule le lecteur en arrière, l'éjecte hors de son monde. Lui fait soudainement prendre conscience qu'elle est lointaine. Qu'elle porte des robes encombrantes, écrit à la main, et ce, pour très longtemps, à la lumière d'une chandelle. Imaginez mon désarroi quand, après des années de côtoiement, j'apprends pour la première fois que Maud n'a jamais encore habité une maison dotée d'une chasse d'eau. Moi qui croyais la connaître du bout des doigts! Ce sont ces petits détails banaux d'une époque qui ne me concerne pas du tout, cette délicieuse incertitude d'être en terre inconnue et m'y reconnaître quand même, que j'adore.

« Ce sont ces petits détails banaux d'une époque qui ne me concerne pas du tout, cette délicieuse incertitude d'être en terre inconnue et m'y reconnaître quand même, que j'adore»


Choisissez un endroit et une époque. N'importe quel endroit, n'importe quelle époque. Tout sera différent, mais rien n'aura changé. C'est la beauté du Temps, et de la lecture, et d'autres moyens d'être transporté. Les gens ne sont pas obligés de vous ressembler pour vous être familiers. Pourquoi forcer l'universalité lorsqu'il est est naturel qu'elle survienne? Les histoires, comme les personnes, ne sont pas des distilleries. Elles ne doivent rien aux lecteurs, elles appartiennent à elles-mêmes. Du moins, les histoires que je préfèrent.

Prenez The Bog Girl, une nouvelle écrite par Karen Russel à propos d'un adolescent qui détrouve une femme des tourbières gisant dans un marais en Écosse et tombe amoureux d'elle. Il décide de la rapporter chez lui et de la courtiser comme si c'était une autre lycéenne. Il l'apporte à l'école comme un enfant apporte sa poupée, et l'asseoie, au dîné, à la table des populaires. Tout le monde s'oppose à leur union, évidemment: les scientifiques veulent qu'elle aille à l'université pour être étudiée, sa mère croit qu'elle exerce une mauvaise influence sur son fils. Cela pourrait se lire comme une fable pour les premiers amours voués à l'échec auxquels on s'accroche quand même, mais l'autrice ne nous laisse jamais oublier que Cillian a quinze ans, et la Bog Girl deux mille. L'histoire ne cède jamais à l'anthropomorphisme. Sitôt qu'un semblant d'allégorie se pointe le museau, la puanteur de Bog Girl le pourchasse.

“First love, first love,” Sean murmured sadly, scratching his bubonic nose. “Who are we to intervene, eh? It will die of natural causes.”
“Natural causes!”
She was thinking that the poor girl had been garroted. Her bright-red hair racing the tail of the noose down her spine. You could not survive your death, could you? It survived with you.


La prémisse (gars sort avec un cadavre) l'emporte sur l'analogie. Je ne sais pas comment appeler ce courant littéraire. L'anti-fable? Le contre-symbole? Le naturalisme magique? On a envie de pas trop interpréter la signification de Bog Girl. Suranalyser détruirait son charme. La Bog Girl n'est pas une métaphore. Elle n'est pas comme la petite amie de ton frère. Elle n'est pas comme une personne. La Bog Girl n'est pas un message, elle est sa propre image. C'est quelque chose qu'on apprend en poésie, ne jamais compromettre la forme pour le fond. Virtutem Forma Decorat. La beauté orne la vertu. Bog Girl, change pas pour personne, t'es belle comme t'es déjà. 


« Les histoires ne doivent rien aux lecteurs, elles appartiennent à elles-mêmes. Du moins, celles que je préfèrent. »


Ça tient de la vérité, même si l'histoire est complètement fictive. L'authenticité? C'est peut-être ça. En tout cas, ça transcende les genres, on en trouve en dehors du réalisme magique, comme la fantaisie et la science fiction : partir d'une idée loufoque et la suivre jusqu'au bout. Aller plus loin qu'inventer le char volant, prévoir les bouchons de circulation. Le but n'est pas de servir aux lecteurs une morale dans un plat chaud pour emporter à la maison, le but est de donner à l'histoire ce dont elle a besoin. Une sincérité implacable

Au fond, authenticité est peut-être une autre façon de dire diversité. Je n'aurai pas autant aimé lire Maud et The Bog Girl sans les différences qui nous séparent. Ce que je recherche, c'est le clash. Je n'aime pas avoir les choses toutes cuites dans le bec, trop faciles d'accès. Donnez-moi des oeufs crus, je suis assez grande pour l'histoire complète. 


Erasmus Engert. Jardin domestique viennois. 1828-30. Galerie nationale, Berlin.
Lucy Maud Montgomery. The selected journals of Lucy Maud Montgomery. Édité par Mary Rubio. Oxford University Press, Toronto.
Karen Russell. "The Bog Girl." 2016. The New Yorker. New York. [Lire la nouvelle en anglais]
Cet article a été publié à l'origine sur un domaine désormais échu et a été republié à des fins d'archivage.

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