mardi 11 juillet 2017

'Nirliit' de Juliana Léveillé-Trudel

« Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre. »

Chronique.


Les Inuit appellent le bœuf musqué ᐅᒥᖕᒪᒃ, umingmak, « le barbu ». Barbu, comme ces pauvres bougres de l'expédition Franklin qui sont morts de scorbut, de tb et d'intoxication au plomb. Je connais quelqu'un, qui, barbu lui aussi et revenant d'un voyage à Kuujjuaq, s’est fait tatoué un umingmak sur le bras. Il paraît qu’ils sont très dociles, les barbus. Il m'a dit qu'il était à ça d'eux, assez près pour les toucher. Lorsqu’ils ont peur, le troupeau forme un cercle à l’intérieur duquel les petits et les malades se mettent à l’abri. Paraît qu’ils ont été importés d'Europe, mais ont rapidement pris racine et se multiplient dans la toundra comme des mauvaises herbes. Il paraît que lorsqu’un Inuk se vexe, il sort son douze et leur tire dessus. Comme ça. Out of the blue. Et nous, du Sud, on s'injure, on s'offense. Qu’est-ce qu’ils lui ont jamais fait, les barbus, à l’Inuk?

Les nouvelles du Far West du Nord nous parviennent par bribes de conversations. Des demi-confidences. Des rumeurs qui, comme les arbres s’échouant sur la grève, sont lissées après des jours, des semaines, des mois en mer. Les branches déplumées, un simulacre de vérité. La réalité est plus complexe. C'est une plaie ancienne qui fait encore mal au toucher. Chaque village a son suicide, sa fusillade, ses emmêlés avec ce gouvernement étranger. Chaque village, un musée d'holocauste. Si rien n'est fait, la langue se perdra et enlisera avec elle tous ses savoirs et ses légendes. Comprenez, pour un peuple de tradition orale, le génocide culturel équivaut à mettre le feu à une bibliothèque.

« Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire. »
Nirliit, p. 20.

La narratrice de Nirliit est une qallunaat. En Amérique latine, on l'appellerait gringa. Blanche comme neige, des taches de rousseur comme un oeuf de moineau, et végétarienne pour empirer les choses, c'est une Autre. Elle fait partie de l’essaim d’ouvriers qui se posent au Nunavik chaque printemps, comme des oies, nirliit, en cancardant comme des idiotes. Ces gens qui font leur possible de rester aériens et ne jamais effleurer l'émotion. Quand les morts vivent si proche des vivants, vaut mieux ne pas avoir les racines profondes. Ils partent donc avant le gel avec leur gros chèque et leurs photos. Ils partent avant que naissent des bébés aux yeux bleus et bridés qui appartiennent à personne et à tout le monde. 

La narratrice est laissée à deviner ce qui se passe entre les murs de ces maisons carrées quasies identiques. À suivre le fil d'Ariane jusqu'à l'Ève mitochondriale des femmes battues. J'ai un faible pour les histoires racontées par le personnage secondaire. J'aime cet angle humble, le cadre délibérément croche. Même quand la narratrice n'est pas dans l'histoire, elle demeure complice au drame. Quand elle s'en va (les oies partent toujours), l'histoire d'Élijah, le héros, se poursuit par des ouï-dires, des « il paraît que tu...», à la deuxième personne. Sans doute que l'autrice, une qallunaatavait besoin que la narratrice demeure présente pour ne pas mettre des mots dans la bouche des Inuit. Il y a des nuances dans les aurores qu'eux seuls savent nommer. Reste que le choix du style en dit long sur la notion amérindienne que l'individu ne peut pas s'essorer de son entourage pour le décrire en vase clos, à «l'état pur», dans une éprouvette. Nous faisons partie de ce monde, nous n'en sommes pas exemptés. Même un photographe de brousse est complice au cliché.

Au début, j'étais perplexe quant aux intention de l'autrice. Je n'étais pas rassurée par les mots inuktitut, québécois et anglais italisés. Je vous ai déjà dit que je crois qu'il s'agit d'un mauvais usage de l'italique. J'avais donc peur que l'autrice folklorise l'Arctique et ses peuples plus qu'ils le sont déjà. Il n'en est rien*. L'histoire n'est pas facile, mais c'est beau. C'est cru, c'est tendre. « Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre» (p. 42). C'est l'autopsie d'un mammouth trouvé sur le bord du chemin. Le corps criblé de flèches enduites de poison. Le cri d'effroi parfaitement intact sous la glace. C'est de la poésie racontée dans la langue rugueuse d'une guérisseuse qui recrache le venin. Et parmi tout le carnage, une nuée d'espoir se fraie un chemin. Le courage des grand-mères, la pêche aux moules, et les gens bien, improbables. Lentement, on se surprend à repousser la date de décollage, le temps de voir la nuit polaire, le temps qu'Elijah se prenne en main. Encore un autre chapitre, s'il-te plaît, encore un autre.

* Mais cher éditeur, enlevez ces italiques!

Le lecteur en veut au roman de finir aussi sec alors que les choses promettent. Mais après tout, c'est la réalité du Grand Nord. On le quitte toujours pendant une journée parfaite. 



Juliana Léveillé-Trudel. Nirliit. 2015. La Peuplade, Saguenay.
Pitseolak Ashoona. Man Trying to Catch a Goose. 1964-65. Dorset Fine Arts, Cape Dorset. Publié avec l'autorisation.
Cet article a été publié à l'origine sur un domaine désormais échu et a été republié à des fins d'archivage.

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