lundi 7 août 2017

Chasser les ombres du viol avec 'Tehanu'

Peut-on retrouver sa naïveté après les ténèbres?


C'était un geste tout simple. Tenar retire sa main de la poignée. Laisse la porte débarrée. Ce petit geste d'une seule phrase m'a énormément touché. Car derrière ses modestes apparences de fermière quinquagénaire, Tenar a toutes les raisons pour vouloir se barricader. Enfant, elle s'est échappée d'un labyrinthe souterrain où elle avait été détenue prisonnière par une secte escroque (voir Les tombeaux d'Atuan). À présent, des bandits sont aux trousses de sa fille adoptive, Therru. Une enfant timide au visage balafré de brûlures et un moignon pour main. On ne sait pas comment s'est arrivé, la petite refuse d'en parler. Mais on peut deviner, ça sent le caché.

Je dis ça quand j'entre une salle de bains trop parfumée, ça sent le caché. Une odeur mensonge qui dissimule une autre. Une honte. Les femmes s'habituent à la honte. Elles doivent se cacher. C'est devenu une fierté presque, vivre dans le secret, blotties contre nous-mêmes. Pinkola Estes fait l'éloge de la femme souterraine dans Femmes qui Courent avec les Loups:

«Un désert est un endroit où la vie est très concentrée. Les racines retiennent jusqu'à la dernière goutte d'eau et la fleur économise son humidité en ne se montrant qu'à l'aube et au crépuscule. La vie dans le désert est restreinte mais brillante et en grande partie souterraine. Comme la vie de beaucoup de femmes.» 
Femmes qui Courent avec les loups, p. 61

C'est tout à fait moi! s'exclament sans doute les lectrices, comme si elles sont les seules à avoir de profondeurs, comme si les hommes se sont pas eux aussi tourmentés de secrets.

Cette fausse réflexion me fait rouler les yeux, on est tous en 3D quoi. C'est comme les horoscopes. On est tout content lorsqu’on se  «retrouve » dans son signe astrologique, mais la vérité c’est qu'on se retrouverait dans n'importe lequel. Les gens sont un peu de tout, et cette pseudo science abuse de notre universalité pour nous filer une réponse faite pour flatter notre égo et nous refermer sur soi-même. Nous caser dans un cercueuil. Ça me ramène à un temps où mes soeurs et moi croyions jalouseument qu'on ne pouvait être qu'une seule Super Nana, une seule couleur, une seule saison, une seule maison Poudlard, un seul élément de la nature, à la fois. (J'étais Belle, rouge, printemps, Poufsouffle et la terre, et je ne partageais pas.) Je travaille à être plus flexible à présent.



Moss, la femme-sage-sorcière dans Tehanu n'est guère mieux qu'Estes,

"I have roots, I have roots deeper than this island. Deeper than the sea, older than the raising of the lands. I go back into the dark... I go back into the dark! Before the moon I am." 
Moss, Tehanu, p. 64. 

C'est joli, cette image de la femme païenne portant un manteau de plumes de faucon, assise dans un char tiré par deux chats dans le ciel, vierge et mystérieuse et sauvage. Je confesse que mes déesses (et divinités tout court) préférées sont Artémis (grecque) et Freyja (norse), sauvageonnes de la nuit et des bois. Mais trop souvent dit-on aux femmes de rester un mystère, comme si notre mérite n'était qu'un jeu d'ombre et de lumière. Nous cultivons la honte d'être ordinaires.

Cette honte se cache dans les plis de nos tabliers afin de jouer l'étoile du matin, l'ange imberbe ou bien la sorcière bohème. On oublie qu'elle est là, quelle qu'elle soit. Honte de notre poil de jambes et d'sous-bras. Honte de nos menstruations. Honte de nos seins, honte de laisser paraître nos bretelles de brassière. Honte de baiser. Honte de ne pas baiser. Honte d'être forte. Honte d'être faible. On préfère tout enfouir sous terre et pouche-poucheter à l'eau de rose, se comparer à des fleurs du désert. A lady never tells. Une femme se tait. Être une manic pixie dream girl, se vouer à une vie de coulisse et de répétitions de théâtre. Pour quoi? Pour plaire. À qui? À moi, à lui, à eux? La raison se perd.

Non, rétorque Tenar, laissez-moi monter à la surface. Ouvrez grand les volets, je ne suis pas que noirceur. J'étais jadis La Dévorée, maintenant mes peurs mourront de faim. L'ancienne prêtresse retire sa main de la poignée. Laisse la porte débarrée. Ils ne m'auront pas cette fois.

"Listen to me, Therru. Come here. You have scars, ugly scars, because an ugly, evil thing was done to you. People see the scars. But they see you, too, and you aren't the scars. You aren't ugly. You aren't evil. You are Therru, and beautiful. You are Therru who can work, and walk, and run, and dance, beautifully, in a red dress."
Tenar, Tehanu, p. 192.



Ceux qui ne sont pas fans de fantaisie aimeront Tehanu pour son histoire simple et éthérée. Un roman aux petits riens, mais sans longueurs, marqué par le rythme des saisons et les contraintes des amitiés. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les autres tomes pour le comprendre, ça se boit comme du p'tit lait. Ceux qui aiment le genre l'aimeront quand même. On a enfin la réponse à ce qui arrive après la dernière bataille, après The End. Peut-on retrouver sa naïveté après les ténèbres? Il y a de la vie après la vie, tu sais, après la vie qui s'est achevée. Après les coups d'épée et d'acier, il restera la cueillette de chanterelles, l'élevage de chèvres, le filage du chanvre et le pétrissage du pain, qui, comme l'amour, doit être sans cesse refait. Lentement mais surement, Tehanu nous apprend à rhabiter son corps ravagé par le désastre.

J'aspire à devenir comme ses femmes légères qui, comme Tenar, marchent nu-pieds dans l'univers, sans précautions et sans rancoeur, semble-t'il, comme si elles ne voyaient pas les toiles d'araignée jetées par-dessus de leurs têtes comme des filets. Bien sûr qu'elles les voient, seulement, leurs coeurs ne s'alourdissent pas. Leurs os restent creux. Pas creux comme une racine, mais un battement d'aile


Leguin, Ursula K. Tehanu. 2001 [1990]. Éd. Aladdin Paperbacks, New York.
Clarissa Pinkola Estés. Femmes qui courent avec les loups. 1995 [1992]. Traduit par Marie-France Girod. Grasset & Fasquelle, Paris. 
Pieter Brueghel dit «l'Ancien». La journée sombre (détails). 1565. Musée d'histoire de l'art, Vienne.
Cet article a été publié à l'origine sur un domaine désormais échu et a été republié à des fins d'archivage.

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