vendredi 18 août 2017

La peur de l'Autre dans 'La Main Gauche de la Nuit'

Chronique du roman d'Ursula K. Leguin


S'il y a un roman qui peut convaincre un sceptique que la (bonne) science-fiction n'est pas un livre d'instructions pour engins imaginaires qui font piou-piou!, c'est La Main Gauche de La Nuit d'Ursula K. Leguin. À la fois le carnet de bord d'un explorateur, une prose edda et une bible, et le journal d'un exilé, La Main Gauche explore les gouffres de l'appartenance. L'appartenance à un pays, à un genre, à un courant de pensée, et plus largement, la propension humaine de vouloir tout nommer, tout savoir, opposer. Divide and conquer. Diviser pour mieux régner.

Bienvenue sur Gethen (guet-thène), ou Hiver, petite planète dans son Ère glaciale lovée aux confins des étoiles. Les habitants sont des êtres vaguement humains. Terriens et Généthiens partagent des ancêtres communs, mais nos cousins possèdent la particularité de ne pas avoir de genre. Illes* sont à la fois hommes et femmes, et ni l'un ni l'autre. Des personnes. Leur androgynéité ricoche sur leur mode de vie entier, créant une symétrie parfaite dans leur société: les enfants sont élevés pareillement, les tâches ne sont pas divisées selon l'arbitraire de ce qu'on a entre les jambes, tout le monde a droit à une complexité émotionnelle, et «le roi est enceinte» est une phrase habituelle.

* Note: Publié en anglais à la fin des années soixante, La Main Gauche de La Nuit n'anticipe pas l'introduction du pronom non-genré they/them. L'autrice est donc retombée sur le masculin par défaut. Je suppose qu'il en est de même dans la traduction. Pour les sections narrées par Genry Ai, je n'aurai pas changé une seule chose. C'est très parlant de sa difficulté de se détacher de sa conception du monde. Cependant, pour les sections narrées par les généthiens, le roman date un peu. Mais bon, on peut toujours blâmer une mauvaise traduction du karhidish!


La Main Gauche explore les gouffres de l'appartenance. L'appartenance à un pays, à un genre, à un courant de pensée, et plus largement, la propension humaine de vouloir tout nommer, tout savoir, opposer. 


Notre compagnon de voyage est Genry Ai, un terrien venu propager la nouvelle qu'il y a de la vie sur d'autres planètes. Le message passe mal, il y a un clash culturel. On le croit pervers, grotesque. Voyez, les Généthiens se retirent de la société lorsqu'ils sont dans «leur semaine» sexuelle. Genry Ai étant mâle en permanence, a toujours l'air d'être en chaleur... De plus, le nouveau-arrivant transgresse constamment le shifgrethor, une règle d'étiquette semblable au concept chinois de garder la face. Du côté de notre terrien, il ne sait pas sur quel pied danser. Doit-il les traiter comme des hommes ou des femmes? 

Sa binarité l'obnubile. Il ne peut pas s'en empêcher, il a toujours vu le monde à l'intérieur de deux sexes étanches, incommunicables. C'est si déterminant sur Terra**, savoir qui est lequel. C'est la première chose qu'on demande dans la chambre d'accouchement: fille ou garçon, n'est-ce pas? Sur Gethen, Genry Ai est sans repères. Personne ne reste sagement dans le genre qu'il leur a mentalement attribué, et personne ne se rend compte lorsqu'on offense sa virilité, car personne ici ne connait les règles de jeu de la masculinité et la féminité.

** Note: Une autre chose que j'aime d'Ursula K. Leguin: elle ne prend pas pour acquis que le nom universel de la Terre sera Earth, de la même façon qu'elle ne prend pas pour acquis que ses ambassadeurs seront blancs et américains: Genry Ai, qui est décrit comme ayant la peau foncée et les cheveux frisés, est noir.


Gethen ne se veut pas une utopie futuristique de la parité hommes-femmes, elle n'est pas en avance de Terra, mais quelques pas derrière. Après tout, nous avions aussi connu, jadis, des sociétés égalitaires unies contre l'ennemi numéro un, le climat.  Gethen est dans son âge de l'innocence, ses habitants expliquent encore les phénomènes naturels par des mythes et légendes. Illes n'ont pas encore essayé de dompter la nature. Pas encore développé la curiosité qui inventera la bombe à hydrogène. Illes n'ont jamais encore faits la guerre (!). 

Illes vivent dans l'ignorance, dans le noir, sans jamais regarder derrière ou devant. L'année courante est toujours l'An Un. Une secte fait même le culte de la primitivité volontaire. Ses fidèles sont des moines qui passent la majeure partie leurs journées à essayer de ne pas développer une pensée. Accepter l'inconnu. Curieusement, cette inertie leur donne la clairvoyance.

Accepter l'inconnu. Curieusement, cette inertie leur donne la clairvoyance.


Au moment d'entrer dans l'histoire, Gethen est au précipice d'importants changements. La passivité ne tient plus pour tout le monde. On prend goût à la vitesse, au progrès, et aux connaissances. Les Généthiens n'ont jamais pris les armes, mais quelque chose se prépare entre les deux pays frontaliers, Karhide et Orgoreyn, quelque chose qui y ressemble. De plus, une nouvelle religion gagne de l'ardeur, une religion qui prêche la lumière, la vérité absolue, la sortie de la caverne. Le peuple sera confronté à un ultimatum: après avoir tout vu, tout connu, seriez-vous capables de retourner à la noirceur?



Ainsi, Genry Ai arrive pendant une époque incertaine. Après quelques mots mals placés, il devra braver le froid de Gethen avec seulement un toboggan, quelques maigres provisions et un exilé pour guide à qui il ne fait pas confiance.

Cet exilé, c'est Therem Harth re ir Estraven, mon personnage préféré. Ille est tourmenté par la question de frontières, pas de son sexe comme l'est Genry Ai, mais du monde. Estraven est un Traître qui, s'ille était aux États-Unis, aurait été accusé d'être unpatriotic. Pourtant, ille aime son pays d'un amour sans bornes. C'est juste qu'ille ne laisse pas l'amour-propre se transformer en la haine de l'Autre.

"I know towns, farms, hills and rivers and rocks, I know how the sun at sunset in autumn falls on the side of a certain plowland in the hills; but what is the sense of giving a boundary to all that, of giving it a name and ceasing to love where the name ceases to apply? " 
Estraven

Avant La Main Gauche de La Nuit, je n'avais jamais pu mettre mon sentiment d'appartenance dans des mots. Je suis pareille à Estraven, je ne suis pas patriotiqueC'est que mon chez moi n'est pas vraiment mon chez-moi, mais c'est le plus proche que je peux trouver. L'Europe n'est qu'un souvenir lointain que quelqu'un d'autre m'a raconté. J'habite une terre pangée, un pays dans un pays dans un pays, des pays. Les guerres de drapeaux sont futiles ici. Je n'ai pas de patrie, je connais seulement des gens et des villages pour des kilomètres de long. Si j’ai une allégeance, c’est au parti des oiseaux / des baleines, des enfants / de la terre et de l'eau


Nous avons perdu l'utilité du patriotisme. Aujourd'hui, les lignes sont plus brouillées, ou plutôt, comme avec les genres, on commence à se rendre compte qu'elles l'ont toujours été.


Je ne fais rien de particulier la fin mai, ni le 1er juillet, et mon amour pour le lilas, l'érable et le castor n'est pas possessif. Que poétiqueJe suis comme ces enfants qui naissent sans canines parce que notre espèce en a perdu l'utilité. (L'adjectif que je cherche est cosmopolitaine, mais un certain magazine en a bousillé la portée.) Car nous en avons perdu l'utilité. Le patriotisme est un vestige du Vieux Monde, un souvenir d'une époque où il n'y avait qu'un pays par langue. Les anglais en Angleterre, les français en France, les espagnols en Espagne, les italiens en Italie, les portugais au Portugal... Aujourd'hui, les lignes sont plus brouillées, ou plutôt, comme avec les genres, on commence à se rendre compte qu'elles l'ont toujours été. Le mieux qu'on peut faire c'est apprendre à vivre ensemble.


Le roman se lit donc sur plusieurs niveaux : histoire du premier contact entre deux cultures, aventure polaire d'un mountain man vs. les éléments, ou exploration féministe de la construction des genres. On peut aussi rassembler toutes ces interprétations et voir le roman comme une analyse holistique des différentes façons que l'humain crée l'Autre. L'Homme contre la Nature, l'Homme contre la Femme, l'Homme contre l'Inconnu, l'Homme contre Lui-Même.

Une analyse holistique des différentes façons que l'humain crée l'Autre.
L'Homme contre la Nature, l'Homme contre la Femme,
l'Homme contre l'Inconnu, l'Homme contre Lui-Même.


Je suis partiale envers cette giga-interprétation. J'admire l'incapacité des généthiens à concevoir des distinctions inhérentes pouvant opposer les gens, car j'ai grandi aux prises d'une rivalité de langues. Je vous ai déjà dit que j'étais une chimère. Je suis frontalière. Ne me demandez pas ma langue maternelle, je n'en ai qu'une, elle est fendue en deux. Je fais bande à part, peu importe si je me dis anglo ou franco. Ne me faites pas choisir, on n'a jamais réussi à convaincre un monstre lion-brebis-dragon de mordre sa propre queue.

Et puis, tout le monde a un peu de Gethen. On est plus que le cadavre exquis des yeux de sa mère, le front de son père, les sourcils de mononcle Jean, le menton de mamie Odette et des genoux de grande-grande-tante Germaine. On a toujours un peu d'Autre chose aussi.

Dans ce temps de xénophobie, de sensationnalisme et d'isolationnisme, il ne faut pas répéter l'erreur qu'a fait Genry Ai de s'enfermer dans sa propre vision. Retournons à la lenteur, n'ayons pas peur de l'inconnu. Je connais le secret de la clairvoyance des moines. S'illes ont l'air de rien faire, c'est seulement parce qu'illes tendent l'oreille. Illes écoutent sans interrompre. S'ouvrent au monde. ◆


Ursula K. Leguin. The Left Hand of Darkness. 1969. Ace Books, New York.
Hieronymus Bosch. Le Jardin des Délices (détails). 1494-1505. Musée du Prado, Madrid.
Cet article a été publié à l'origine sur un domaine désormais échu et a été republié à des fins d'archivage.

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