dimanche 3 juin 2018

La Misanthrope a Envie de son Espèce

Absence motivée.


"I used to be more academic about things but now I try to live a bit more in my body than words and thoughts."

Alex Lawther, Vice 2015.

Voilà des mots que j'ai mis sur un post-it sur mon ordinateur pour me ramener  dans le monde matériel. Il y a quelques mois, j'exaltais ma tendance à l'ermitage. La réalité est que j'étais hyper déprimée. Les études m'engloutissaient, l'écriture m'isolait.  J'habitais une ville où je ne connaissais personne et pour la première fois, je n'avais pas le filet social tissé par l'école pour m'attraper. Et Ursula K. Leguin venait de mourir avant même que je puisse lui envoyer un fanmail, la seule personne à qui j'aurais voulu en envoyer.

Je me sentais devenir un être de papier. La transformation se percevait à vue d'oeil, comme la métamorphose de Daphné en laurier. Étant une lectrice, une grande partie de ma vision du monde est toujours provenue d'une vue prise au-dessus de l'épaule de quelqu'un d'autre. Vivre au travers des histoires des autres, c'est vivre entre parenthèses. Tu sais combien j'affectionne les espaces-frontières, mais j'avais besoin, maintenant, de mes propres expériences.

Me voilà donc entrer dans le monde matériel. Je vais à des soirées littéraires complètement déjantées, mais qui donnent envie d'oser. J'essaie d'accepter l'idée que mes conversations avec les autres ne ressembleront jamais à une pièce de théâtre. Je me remets au sport aussi— dont il est vrai ce qu'ils disent comment ai-je pu l'oublier, atténue l'anxiété. Je mange mieux et j'affronte les miroirs. Je suis devenue, presque soudainement, consciente de mon corps. Qui n'est pas si laid, finalement. On se trouve toujours plus beaux en photo des années plus tard. Vais-je être enfin capable de le constater au temps présent?

Il y a un prix à la carne, cependant. L'envie de lire est disparu.  J'ai l'impression que tout ce que j'essaie de lire, je l'ai déjà lu ou pensé. Bon, j'ai prêtée oreille à un bout d'Orientalisme en audiolivre l'autre jour, mais ma vie n'est plus rythmée par la lecture, alors que cela l'a longtemps été le cas.

C'est pour le bien du livre, je me dis. David Foster Wallace faisait remarquer dans son essai E Unis Pluram [en anglais] que les écrivains post-modernes sont pris dans un vicieux téléphone arabe où ils se fient qu'aux impressions que leurs prédecesseurs se sont faits de la réalité pour représenter la leur, créant ainsi une image de l'expérience humaine de plus en plus diluée et cartonnée.

Je n'ai d'ailleurs pas lu E Unis Pluram moi-même. Il le faudrait. C'est quelqu'un qui l'a paraphrasé dans sa critique de Radiance [en anglais], le dernier livre que j'ai terminé, il y a quelques mois déjà. (Que je te recommande de lire, la chronique autant que le livre, mais seulement après avoir lu Féérie et Immortel.)

La prochaine fois qu'on se parle, j'espère que tu auras essayé de faire quelque chose qui te rapproche un peu plus de la personne que tu es, là haut, dans ta tête tour d'ivoire. 



Konstantin Somov. Courtisans. 1903. Galerie Tretiakov, Moscou.
Cet article a été publié à l'origine sur un domaine désormais échu et a été republié à des fins d'archivage.

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