samedi 23 février 2019

L’Épouvante intertextualité cachée dans les portraits d'Enfants Endormis en Campagne

Lugubres symboles.

John Roddam Spencer Stanhope. Robins of Modern Times. 1857. Collection privée.

Voici une peinture peint par le Pré-Raphaélite, John Roddamm Spencer Stanhope. Elle est belle, n'est-ce pas? Sereine, je dirais même, lorsqu'on ne connait pas toute l'histoire. D'après l'historienne Kirsty Stonell Walkertous les éléments dans la peinture — les pommes rouges, les merles la jupe retroussée, le rouge de ses joues, et j'ajouterai, la couronne de fleurs aux pétales tombantes et les chaussettes rouges vifs— sont un mauvais présage de la suite qui l'attend. 
Commençon par le titre, Robins of Modern Times. L'oeuvre se veut une interprétation moderne du merle. Celui dans la peinture porte une feuille dans son bec, ce qui selon Walker, pourrait sous-entendre le conte Babe's In the Woods, un conte anglais dans lequel des merles couvrent de feuilles les corps inertes de deux gamines mortes dans les bois.

Dans la version de Roddam, cependant, la gamine ne serait par morte.  Toujours selon Walker, nous la revoyons à Londres dans Thoughts of the Past, une femme à présent. Elle est debout en robe de chambre et brosse ses longs cheveux pendants. À sa gauche, une commode de bijoux, à sa droite, une vue donnant sur la rivières. Au premier regard, on serait porté à croire qu'il s'agit du portrait d'une vie domestique, mais à bien regarder les choses, il est clair qu'un malheur s'est produit.  De ses cheveux trop rouges pour être naturels, son peigne, les bijoux, les fleurs qui se ruent vers la lumière, la rivière envahie par les bateaux de pêcheurs, et son regard ailleurs, elle ressemble davantage à une sirène capturée qu'une femme ménagère. L'interprétation la plus communément acceptée veut qu'il s'agirait d'une prostituée: on le devine par le pont Waterloo et la rue Strand, historique lieu de rendez-vous des femmes de joie.


À gauche. John William Waterhouse. Une sirène (détail). 1900. Royal Academy of Arts, Westminster; À droite. John Roddam Spencer Stanhope. Thoughts on the Past. 1859. Musée Tate, Londres.

Selon Walker, il était courant à l'époque de croire que les prostituées de Londres étaient des filles de la campagne qu'on avait pourchassé pour s'être souillées. On y retrouve aussi le collier de la jeune fille sur la commode. Il semblerait donc juste de supposer que Robins of Modern Times soit le prélude de Thoughts of the Past. 

« The presence of two apples indicate that she has not been alone, as do the pair of robins, and her rather livid blush indicates that she has been up to something a little bit naughty.  Now, I find her age to be disturbing, she does look horribly young, but at the time of painting the age of consent was 12.  Have a quick shudder.  »
The Kids Aren't AlrightKirsty Stonell Walker.


De cette révélation, toutes les peintures du style « enfant endormi en campagne » prennent alors un sens différent. Pas nécessairement qu'il y a eu un viol en tout les cas, mais qu'une figure allongée dans un paysage de nature indique que les choses ne sont pas ce qu'elles semblent. De plus, la présence du rouge dans le tableau, couleur de la séduction est de l'interdit, est à coup sûr un signe de mauvais présage. 

Dans le sens des aiguilles d'une montre. Elizabeth Forbes. Imogen. 1898. The Box, Plymouth.; Auteur inconnu [Tumblr]; Albert Ankler. Dans les bois. 1865. Palais des Beaux-Arts de Lille. ; Andrea Kowch. The Merry Wanderers. c. 2013. Collection privée.
La deuxième peinture à gauche est particulièrement épouvante. Il s'agit d'une peinture d'Andrea Kowch. Les yeux de la fillette regardant directement son interlocuteur, et le titre de l'oeuvre, The Merry Wanderers, nous indique qu'elle n'est pas seule.  Cette peinture, je crois, est un autre Robins of Modern Times, cette fois, non pas une interprétration moderne du merle, mais de Robin Goodfellow, ou Puck, de Songe d'une nuit d'été de Shakespeare où il se proclamme « Merry Wanderer », celui qui fait peur aux femmes du village. Comme les merles et la couronne de fleurs de Roddam, les toiles d'araignées et les champignons de Kowch symbolisent la mort et le renouveau. Et que dire de ses cheveux trop rouges pour être naturels?

Un autre personnage de Shakespeare est la princesse Imogen, que l'on voit en haut à gauche. Imogen s'enfuie dans la forêt pour échapper à son mari. Elle s'empoisonne par accident et tombe dans un coma. Une famille la découvre, et la croyant morte, couvre son corps de manière semblable à ce que font les merles dans Babes in the woods

Todd Baxter.  « Bear-mauled boy ». Owl Scouts: Lost in the Woods. 2010. [Collection numérique]
Un peu plus directe, cette interprétation de Todd Baxter capture à la fois l'atmosphère calme et paisible de la peinture de Roddam que la réalité féroce qui se cache derrière. Notez les chaussettes. 


À gauche. Arthur Hughes. L'enfant du Bûcheron. 1860. Musée Tate, Londres ; À droite. John Everett Millais. L'Enfant du Régiment. 1854-55. Yale Center for British Art, Connecticut.

Enfin, L'Enfant du Bûcheron d'Arthur Hughes s'est certainement inspiré de Roddam et Babes in the Woods. Voyez les merles, et les chaussettes rouges. Elle me fait aussi penser à L'Enfant du Régiment de John Everett Milais, un tableau avec son propre lot de symbolisme lugubre. Deux gamines aux cheveux blonds, endormies dans le manteau de leur père. L'une dans la forêt, l'autre sur une tombe

Il y aurait quelque chose à dire de la signification des fleurs brodées dans chacune des images, l'une militaire, l'autre sauvage, mais je ne sais pas quoi encore. 

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